Mach 2, la tête dans les nuages mais les pieds ancrés dans le sol !

 

 

 

Ressentis donnés à une sophrologue par un homme qui allait deux fois plus vite que le son, Mach2.

 

Comment cela a t’il commencé ?

J’étais très jeune, à peine 21 ans et déjà au commande d’un oiseau d’acier majestueux et performant, un Mirage.

A l’âge de l’insouciance où l’on peut s’amuser de tout, lorsque les copains allaient en boite de nuit je travaillais sans relâche. Aux yeux de mon entourage je passais presque pour un « martien » vêtu de vert, combinaison anti-G et casque sous le bras. 

Quels étaient vos ressentis, vos impressions ?

Ce sont des sensations presque indescriptibles et difficile d’en établir une liste exhaustive. En tout premier, une grande fierté, avoir conscience d’avoir plusieurs millions d’euros entre les mains et de savoir que l’on vous fait pleinement confiance. Mais également une chance, la chance de pouvoir réaliser un rêve, un rêve de gosse devenu réalité, voler comme Icare.

Cela demande-t-il des aptitudes, des capacités particulières ?

Lorsqu’on s’installe dans le cockpit d’un « chasseur » on perd naturellement une partie de ses capacités cognitives. Les processus de sélections sont permanents et visent au-delà d’un « physique de fer » (afin de supporter les facteurs de charge, les « G ») la recherche d’une parfaite maitrise de soi, d’un mental d’acier ainsi qu’un équilibre.

Et cela se traduit comment ?

Ce métier exigeant ne laisse pas la place ni à l’improvisation ni à l’à peu près !

Le physique et le psychisme sont contrôlés tous les 6 mois lors de visite spécifiques et dédiées, aucune déviances ou manquements ne sont tolérables.

Et plus particulièrement pour le mental ?

Tout vol nécessite une phase de préparation mentale. En école mais surtout en unité on nous initie à des techniques d’optimisation du potentiel (TOP). Elles permettent au travers d’exercice de contrôle de la respiration et de visualisation d’être émotionnellement plus performant. C’est de la sophrologie adaptée à la troisième dimension, au monde aéronautique.

Et concrètement, au quotidien ?

Il est important d’arriver au pied de son avion calme, détendu et serein. Il est indispensable de laisser les pensées parasites, les soucis du quotidien de côté. Ils n’ont pas droit de citer à bord, qu’ils soient d’origine professionnelles ou familiales.  Il faut être tout entier à son vol et ne faire qu’un avec sa machine !

Le décollage est l’une des phases sensibles, lorsqu’un plus lourd que l’air s’arrache du sol pour devenir oiseau, dès lors tout peut arriver, la concentration et l’attention sont primordiales (il en est de même lors de l’atterrissage).

Le stress est permanent tout au long du vol, qu’il ne dure que 50 minutes ou plusieurs heures (ravitaillement, convoyage ou en opérations).

Ce stress est-il bénéfique ou négatif ?

L’Eustress est la réponse naturelle de l’organisme adapté à une situation, il accroît les aptitudes physiques et intellectuelle. Il est bénéfique et vous apporte des sensations tellement fortes, des émotions intenses, de belles images à jamais gravées dans votre mémoire.

Malheureusement il y a l’autre côté, plus sombre, le Distress. Lorsque malgré l’entrainement et en fonction des circonstances, les capacités d’adaptation sont débordées et que les performances s’effondrent. Il est alors négatif car la tragédie n’est pas loin !

Tout n’est que question d’équilibre ! Un pilote est avant tout et malgré tout qu’un être humain.

Que peut vous apporter ce métier d’un point de vue humain ?

De belles amitiés se construisent, on apprend à se faire confiance et plus important à avoir confiance en l’autre, en son coéquipier, son ailier. Voler en patrouille serrée à quelques dizaines de centimètres n’est pas chose naturelle. On s’en remet parfois totalement à l’autre !  

Ce métier-passion est aussi parfois source de tristesse et de doute, lorsqu’on est amené à perdre l’un des nôtres, un camarade, un ami, des gens comme nous, fascinés, passionnés et rigoureux.

Mais même dans ces occasions il faut continuer. Il faut toujours aller de l’avant et ne jamais regarder derrière.

Vous est-il arrivé d’avoir eu peur ?

Bien entendu comme tout être humain il m’est arrivé d’avoir peur, peur de quitter prématurément les miens, comme ce jour d’été où j’ai été obligé d’actionner mon siège éjectable afin de m’extraire de mon aéronef en perdition. Le mental a alors fait toute la différence, il a pris le pas sur les émotions et m’a permis de m’en sortir indemne.  Cependant ce jour-là, dès le décollage j’ai eu l’intuition qu’il se passerai quelque chose !

Quelles sont ou ont été vos plus belles émotions ?

Il est très difficile de donner une réponse. Car ce métier n’est en fait qu’une succession d’émotions. De « petites » émotions du quotidien, comme lorsque vous percez la couche nuageuse et que vous vous retrouvez dans les azurs alors que cela fait une semaine que toute la région est noyée dans le brouillard ou sous la pluie. Ou lorsque survolant des paysages somptueux, vous prenez conscience de la chance que vous avez, car personne d’autre n’est en mesure d’avoir le même ressentis. Ou la « simple » sensation de liberté que peut provoquer le fait de surfer sur la vague d’un nuage.

Des émotions plus intenses, plus profondes, comme lorsque vous rentrez après un long détachement, une mission éloignée, et que vous retrouvez vos proches.

Nous pratiquons un métier rigoureux et très exigeant. Nous nous devons de rester maître de nous-même, de garder notre « sang-froid » et ce   en toutes circonstances. Mais parce qu’au final nous ne sommes que des hommes terrestres, nous devons être en mesure de lâcher prise, d’évacuer les tensions sous peine de se perdre.

Nous avons certes la tête dans les nuages mais les pieds bien ancrés dans le sol !

 

Propos recueillis par Mme GREVEN Marie Luce, sophrologue à Lille.

 

 

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